Treize ans d'inquiétude

26 septembre 2019

Lucas Taïeb est mort, vive Lucas Taïeb !

Qui a lu Kantorowicz (Les deux corps du roi) sait que lorsqu'on s'écriait ceci il était davantage question de perpétuer que d'interrompre. La substance de la fonction est éternelle. Toutes choses égales par ailleurs, être Lucas Taïeb est aussi une forme de sacerdoce. Quand c'est fini, il faut encore que ça continue. Mais d'une manière telle que la fin apparaît bel et bien, se fait sentir plus qu'un peu. Une fin à dépasser, qui se dépasse. Pas tant une “vie après la mort” qu'une simultanéité des deux états : une mort qui est en même temps une vie et vice-versa.

Une certaine façon de se vivre, de se considérer est révolue (“ça sent le sapin", comme dirait l'autre), mais ce n'est pas pour autant qu'il faut cesser toute considération, toute manifestation ! Manifester que l'on se situe au-delà de l'état de pratique, c'est déjà une forme de pratique, même si elle dit bien ce qu'elle veut dire : elle ne se pense plus comme telle, elle n'existe que comme supplément d'âme, rab existentiel. 

censuré

Par exemple, quelques pages inespérées dans Tchouc-Tchouc n°6 et déjà un début de célébration remémorative, qui devrait ensuite avoir lieu d'une façon plus complète et encore plus inespérée courant 2020 avec une sorte de mini-anthologie à tirage limité donc je devrais logiquement vous reparler ici-même, si l'art et la terre existent encore.

(J'ai bien dit remémorative, je n'ai pas dit commémorative. La remémoration est encore une pratique. Ça fait partie de la vie.)

Par exemple aussi, un tumblr qui a dans un premier temps abrité des enfants têtus (dont certains ensuite hébergés dans Tchouc-Tchouc, tiens tiens) explique désormais comment [vous] faire croire que je continue. C'est vrai ça, comment leur faire croire que je fais encore de la bande dessinée ? Eh bien en en faisant, pardi !

(Oui, je l'ai réécrit en dessous au cas où. Je vous aime tous.)

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30 mars 2019

Provisoirement

Ci-dessous : deux textes non retenus pour "Définitivement". Correspondant à des élans trop vite retombés. Encore moins intelligibles que les autres. Contexte : année 2016, celle où j'ai eu le moins confiance en moi de toute ma vie. Tout ce qui me venait (ou presque) était indigne. Le fait est que ça ne l'est pas toujours (ou toujours pas).

 

Le rire du samouraï

Retranscription :

Peut-être le seul vrai "projet" de Lucas Taïeb : écrire pour les techniciens de surface.
"Personne parle des pieds des chaises", avais-je écrit dans une page à l'allure absurde. Si on la prenait pas au sérieux on n'avait pas compris. Rien de plus sale que les pieds des chaises : ça draine tout le temps la poussière, ça qui reste collée et on en-dessous et on passe à côté sans la voir. Seuls les techniciens de surface savent qu'il ne faut pas oublier les pieds des chaises. 
Cela m'arrive moi-même si souvent... J'aurais tant besoin  Tout  Je glisse sur le monde comme sur de la poussière (que j'exècre). Je ne suis attentif à rien, ou si peu. Besoin des lanternes des techniciens de surface, qui percevront toujours mieux l'espace que nous autres, rêve artistes hors-sol.
 
Interprétation prosaïque : On voit que je passais souvent l'aspirateur à l'époque.

C'est le rire du samouraï [?]
(On me dit que ce texte marche aussi pour toute élection présidentielle en général.) [Phrase formant à l'origine la conclusion du second fragment ci-dessous sur les primaires de la droite]

La primaire de la droite

Retranscription :

"Ils défilent pour rien", les gens de droite [?]
Ce qui me pousse à me lever le matin, autrement dit ce qu'il semble que je préfère dans la vie, c'est soit les choses de l'humour soit les choses politiques (ça dépend, c'est les deux). Dans les événements qui vont prof prochainement se dérouler, ce sont donc "les primaires de la droite" qui rassemblent ces deux dimensions. (Le summum de l'inanité grotesque édifiée en "élection"), deux dimensions ne faisant qu'une puisque c'est bien en atteignant un niveau historique d'autre monde ("ils sont dans un autre monde", comme on dit), d'incompréhension vis-à-vis du réel nôtre, que le spectacle grand-bourgeois devient à la fois le plus hilarant et car le plus morbide. Oui, rendons-nous compte que nous ne sommes qu'ils ne seront jamais aussi loin dans le n'importe quoi, observons-les une dernière fois perversement en se tapant les cuisses (supériorité qu'il y a à contempler ses ennemis quand ils sont ridicules), payons-nous en une bonne tranche, rions jaune, rions noir, rions franchement, car c'est le signe que tout cela est mort (ou en passe de l'être) ne peut plus exister.
Certes, nous combattons la gauche de droite, mais la droite
Certes
Souvenons-nous que certes, nous combattons présentement une "gauche de droite". Mais la "bonne vieille droite" rôde dans les parages. Chantage ? Point du tout ! Vous n'y êtes pas ! Tapons toujours sur la première mais prenons pensons à prendre quelques moments de détente en se rappelant que la seconde croit encore devoir vivre et que c'est impayable. 

Interprétation : Je pensais vraiment que "la primaire de la droite" serait définitivement le tombeau de la bourgeoisie traditionnelle qui ferait tout capoter et je tiens à affirmer ainsi ma capacité de visionnaire même si c'est plus tard que ça s'est joué. Reste l'autre droite maintenant. 

 

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10 février 2019

Lucas Taïeb a été.

1

Il semblait que je croyais au potentiel téléologique de la compromission dans la matière karmique : c'est par la pratique que je me libérerais de la pratique. Les traits pour qu'il n'y en ait plus ensuite. 

Il est donc arrivé une sorte de malaise quand je me suis senti libéré (courant 2013) : ça y est j'ai atteint l'enstase mystique, que faire donc des possibilités restantes ? Elles ne tenaient plus à rien, puisque j'avais atteint l'indistinction primordiale : je me voyais n'être plus ni sujet ni objet. Je pouvais enfin cesser de chercher la transe. Meubler encore un petit peu, puis me retirer. 

2

Ainsi, je comprenais encore moins ce qui faisait bouger les artistes : n'atteignaient-ils donc jamais rien ? Pourquoi continuer indéfiniment ? Pour ma part, ce qui m'avait fait commencer, c'était l'effort de détachement vis-à-vis des douleurs (elles n'existent pas) ; est donc venue ensuite la concentration sur ce qu'il fallait que je fasse (ma seule période artistique proprement dite, 2002-2005, contée ici) ; puis l'indifférence vis-à-vis de ce que pouvaient bien porter mes traits (au point où j'en étais).

Les autres praticiens n'expérimentaient-ils donc jamais l'indifférence ? C'était donc pour ça, leur propreté ! Leurs stratégies, etc. D'où mon incompréhension, d'où mon dégoût, d'où les sciences sociales pour comprendre ce qui fait tenir les hommes à leur illusio

3

Je voulais montrer que j'avais atteint l'au-delà de la pratique. Au bout d'un moment, montrer qu'on ne tient plus à rien devient superfétatoire : il faut juste faire rien. C'était prévu dès le départ. 

Aujourd'hui, je n'en ai plus honte : ni d'avoir pratiqué, ni d'avoir arrêté. J'aimerais juste montrer tout ce que cela m'a fait traverser. Ça en valait la peine. Il n'y a que comme ça que je pouvais me conduire vers ma propre fin. 

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26 décembre 2016

C'était Lucas Taïeb.

Je voulais faire quelque chose où je résumais (en BD) comment j'en suis arrivé là (à faire quelque chose par défaut, qui ne correspondait à rien de spécial – à savoir des sortes de BD ou en tout cas des traits – puis à la prise de conscience que ça ne reposait plus sur aucune nécessité intérieure, sur aucun choix d'être), mais en essayant de le faire j'ai eu un sale goût dans la bouche : cette façon de manier le stylo, de former ces lettres, de positionner ces formes, tout cela m'écœure définitivement. Ça ne peut plus se faire. Ça ne tient plus à rien. 

Il s'agit donc de dire une bonne fois pour toutes que c'est fini, que c'était Lucas Taïeb. On a le droit de trouver cela d'un ridicule achevé (c'est le cas de le dire) puisque point besoin de tambour pour un type dans une cave, mais c'est histoire de poser un jalon clair et net : tout cela ne m'intéresse plus et je ne vois pas comment cela pourrait encore m'intéresser. 

Je crois pouvoir dire que je savais pertinemment depuis le début qu'un jour ça sentirait la fin, que c'était juste une façon de meubler une attente, un malaise (qui fut long, diffus et obnubilant), qu'il fallait que ça se dissipe quand la clarté mentale arriverait. Je vois qu'il y en a qui rigolent dans le fond quand je parle de clarté, je m'explique : si la confusion est toujours là, elle est désormais claire sur elle-même, ce qui change tout. Elle sait ce qu'elle conçoit, elle n'a plus besoin d'occupation par défaut. Me remettre aux traits, ce serait régurgiter mon vomi d'antan, ma mélasse immobile et agitée, ça ne voudrait rien dire et ça me ferait faire des cauchemars. M'échapper de Lucas Taïeb, c'est ce vers quoi j'ai toujours tendu, c'était le noble but de toute cette foire, c'était le sens en soi de la production. J'y suis donc parvenu, mission accomplie. 

Je remercie ceux qui ont persisté à trouver quelque chose là-dedans, jusqu'à tout dernièrement ; finalement c'est pas si mal d'avoir attendu la fin pour me coucher sur papier, cela laisse une chouette cerise sur le gâteau. Mais je suis attendu ailleurs, en tout cas par moi-même, ce qui est l'essentiel. Alors foin de tergiversations, laissons les traits là où ils sont, ils y sont très bien, cela suffit.

(L'écriture, elle fera ce qu'elle voudra quand elle voudra. Mais pas sous ce nom.)

 

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01 octobre 2016

PLUS VRAIMENT DE LUCAS TAÏEB MAIS SON SOUVENIR ICI QU'ON LUI A FABRIQUÉ (MERCI).

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29 mai 2016

On m'a fabriqué SOCLES, un livre. 

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02 février 2016

Les choses sérieuses

Quelque chose qui se trouve sur ce blog se trouve aussi dans le numéro 24 de la revue de bande dessinée Turkey Comix qui paraît ce mois-ci, la preuve, il y a mon nom dans la liste des auteurs, vous pouvez vérifier : http://www.thehoochiecoochie.com/catalogue/revues/turkey-comix/210-turkey-comix-24

C'est drôle cette publication avec un temps de retard sur mes préoccupations ; j'imagine qu'il en est toujours ainsi, plus ou moins, mais là c'est encore plus drôle quand on sait les choses. J'étais drôle quand j'ai voulu faire “de la BD”. Ou plutôt non, j'étais tout sauf drôle, j'étais tout à fait sérieux au début, voici les quêtes que je voulais mener à l'origine des choses :

– Les relations entre les sexes, que ce soit quand ils se réfléchissent ou quand ils se touchent

– Comment la psychologie individuelle peut s'auto-illusionner tout en conceptualisant les choses solidement

– Quand on est prolétaire c'est pas pareil

– L'écheveau de langages qui servent à construire l'absurdité et qui finalement s'en éloignent quand on va jusqu'au bout

Comment tout cela a t-il pu se retirer petit à petit ? Comment en être arrivé à vouloir correspondre sans cesse au bédéaste naïf et déchirant s'épanouissant dans la recherche de formes ? Les gens ne se doutent guère à quel point je ne veux pas créer de formes ni les déchirer mais plutôt DIRE, et quand on DIT vraiment ça crée forcément, c'est ça que les gens ne semblent pas vouloir comprendre. C'est toujours plus reposant de tracer des formes sans DIRE, je l'ai fait aussi, tiens d'ailleurs j'avais écrit "repoussant" au début, au lieu de "reposant", et c'est tout à fait ça : ça repousse toujours plus loin le moment où il faudra dire vraiment, ça reporte aux calendes grecques les choses sérieuses. 

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23 mai 2015

Intro

Je n'avais confiance qu'en mes intuitions et je mettais tout ce que j'avais dans des petits bonhommes. C'était ma vie. Je pouvais m'illusionner d'un rien, ce qui était une force autant qu'une faiblesse.

Tabourets

Je voulais souligner des choses, les signaler, mais sans avoir la place pour. J'avais seulement la place pour l'implicite. Ça ne me convient plus.

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19 novembre 2014

Rassurez-vous, Lucas Taïeb s'aime plutôt bien. Mais seulement sous ses propres critères. Il est auto-adéquat, il s'auto-adhère. S'il faut sortir de sa tête, autant faire autre chose que de "l'art". S'il s'agit de se mettre sur des feuilles de papier, autant coller au plus près. Sa tendance à baisser les bras ne vient pas d'une mésestime de soi, au contraire, c'est parce qu'il considère que "Lucas Taïeb convient au monde de la création" qu'il ne comprend pas comment on a pu dire autre chose et lui préférer des futilités. Si on ne le saisit pas, alors pour la peine il ne se saisit plus non plus et il arrête tout. Il est comme ça. Mais c'est pas grave, ça varie, ça s'en va petit à petit.

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11 novembre 2014

Avec quelle concentration je me penchais sur la feuille pour tracer mes traits ! Plus rien n'existait. Car c'était pour le neveu d'un auteur publié. Je devais lui faire lire mes méfaits en vue d'une probable collaboration. Et là hop, le flacon d'encre de chine se renverse et mes pages sont massacrées. J'ai pris ça comme un signe de ma nullité éternelle : dès que je tentais de faire de l'art sérieusement - les phénomènes/outils nommés concentration et encre de chine m'étant inhabituels - la supercherie était découverte. (J'ai revu plus tard le commanditaire : lui aussi pratiquait le dessin en dilettante ; nous serions peut-être devenus les meilleurs si nous ne nous étions pas ratés !)

Peu de temps plus tard : même concentration et même soin technique sur d'autres pages destinées, elles, directement à la revue d'une idole. Je lui envoie les originaux (ère pré-informatique), il me dit que c'est "pas mal". Je n'ai jamais su ce qu'il en était advenu. Autre signe de ma prétention indécente à être autre chose que "pas mal" : même quand je me saigne, on me prend à la légère. Nouvelle mise en évidence de la supercherie.

Pour la peine, je n'ai jamais retrouvé ces états d'ambition artistique. Je me suis donc mis à bâcler, ça vous apprendra. Ça a plu un temps (davantage que quand je me concentrais), puis plus trop, puis plus du tout. C'est là que je me suis dit que le problème était originel.

Mais c'est trop tard, maintenant les mots m'appellent.

Posté par Lucas Taieb à 17:35 - - Commentaires [0] - Permalien [#]