Avec quelle concentration je me penchais sur la feuille pour tracer mes traits ! Plus rien n'existait. Car c'était pour le neveu d'un auteur publié. Je devais lui faire lire mes méfaits en vue d'une probable collaboration. Et là hop, le flacon d'encre de chine se renverse et mes pages sont massacrées. J'ai pris ça comme un signe de ma nullité éternelle : dès que je tentais de faire de l'art sérieusement - les phénomènes/outils nommés concentration et encre de chine m'étant inhabituels - la supercherie était découverte. (J'ai revu plus tard le commanditaire : lui aussi pratiquait le dessin en dilettante ; nous serions peut-être devenus les meilleurs si nous ne nous étions pas ratés !)

Peu de temps plus tard : même concentration et même soin technique sur d'autres pages destinées, elles, directement à la revue d'une idole. Je lui envoie les originaux (ère pré-informatique), il me dit que c'est "pas mal". Je n'ai jamais su ce qu'il en était advenu. Autre signe de ma prétention indécente à être autre chose que "pas mal" : même quand je me saigne, on me prend à la légère. Nouvelle mise en évidence de la supercherie.

Pour la peine, je n'ai jamais retrouvé ces états d'ambition artistique. Je me suis donc mis à bâcler, ça vous apprendra. Ça a plu un temps (davantage que quand je me concentrais), puis plus trop, puis plus du tout. C'est là que je me suis dit que le problème était originel.

Mais c'est trop tard, maintenant les mots m'appellent.